J’étais venu avec trois questions et beaucoup trop de slides. Mais dès le premier chiffre présenté, une main s’est levée. À partir de là, la matinée s’est transformée en conversation.
Voici ce qui s’est dit, sujet par sujet.
Ça commence par les débutants
Je fais du développement web depuis vingt-cinq ans. Et mon métier a davantage changé ces deux dernières années que pendant les vingt précédentes.
Aujourd’hui, une IA écrit une grande partie du code que j’écrivais encore moi-même il y a peu. Dans mon secteur, les entreprises continuent de s’appuyer sur leurs développeurs expérimentés, mais recrutent beaucoup moins de jeunes.
Le même phénomène commence à apparaître en comptabilité, dans les RH ou dans les métiers administratifs. Les entreprises licencient peu. Elles recrutent moins de débutants sur des tâches que l’IA sait désormais prendre en charge : saisie, tri de candidatures, rédaction de comptes rendus.
J’ai posé à la salle la question qui m’inquiète le plus : si l’on ne recrute plus de débutants aujourd’hui, qui connaîtra le métier de l’entreprise dans cinq ans ?
Fanny Legrand Godard, de DEFIS Emploi, co-animait la matinée. Elle l’a reformulée à sa façon : comment devient-on expert si personne ne vous laisse apprendre sur le terrain ?
On entend souvent que l’IA « augmente » les salariés. Dans les faits, elle déplace le travail. Le comptable passe moins de temps à saisir et plus de temps à contrôler, à expliquer les chiffres et à conseiller le dirigeant. Tout le monde n’a pas envie de ce nouveau métier. Dans le code, je connais des développeurs qui aiment écrire du code, et qui n’ont aucune envie de devenir chefs de projet.
Je le vois aussi en enseignant le code en école d’ingénieurs. Les programmes apprennent encore à écrire du code ligne par ligne. De mon côté, j’ai changé ma façon de faire : l’IA construit un projet complet, puis on le décortique ensemble pour comprendre comment il fonctionne.
Le rythme inquiète autant que le reste. Les métiers ont toujours évolué avec les techniques, mais ces changements s’étalaient sur des dizaines d’années. Avec l’IA, ils se comptent en années, et chacun a beaucoup moins de temps pour apprendre, s’adapter ou se reconvertir.
Nous n’avions évidemment pas de réponse toute faite. Mais la question mérite d’être posée, et nous y reviendrons lors des prochains Kafé IA.
Relire, puis ne plus relire
J’ai partagé une habitude qui commence à m’inquiéter dans ma propre pratique.
Quand une IA écrit du code pour moi, au début, je relis tout. Puis je constate que le code est bon. Alors je relis un peu moins. Puis de moins en moins.
Jusqu’au jour où, sur un projet récent, je me suis rendu compte que je ne comprenais plus vraiment la manière dont l’outil avait organisé le code. Le projet fonctionnait, mais j’en avais perdu une partie de la maîtrise.
Plusieurs personnes dans la salle ont reconnu ce risque dans leur propre métier. Une participante conçoit des programmes de formation. Avec l’IA, elle obtient en dix minutes un premier résultat qui lui demandait deux jours. Elle apprécie le temps gagné, et elle voit aussi le revers : à force de moins écrire soi-même, on finit par moins bien connaître son sujet. Une autre participante rédige d’abord son texte elle-même, puis demande à l’IA de l’améliorer.
J’ai pris quelques minutes pour expliquer d’où viennent les erreurs de l’IA. Un assistant IA calcule, mot après mot, la suite la plus probable de votre question. Quand il lui manque une information, il écrit quand même la suite la plus probable, avec la même assurance, et elle peut être fausse.
Vérifier ses réponses devient donc une compétence de base. Mais pour vérifier, il faut connaître son métier. Et pour continuer à connaître son métier, il faut aussi continuer à le pratiquer.
Se former, par où commencer
On me demande souvent si j’ai un catalogue de formations sur l’IA. Je ne peux pas répondre à cette question tant que je ne connais pas votre métier. La première étape se fait avant toute formation : décrivez votre travail de A à Z, puis repérez les tâches répétitives. Ce sont elles qu’on confie à l’IA en premier.
Ensuite, on avance par étapes. On commence par donner des documents à l’IA, un tableau de devis ou un export de clients, et on lui demande de les trier ou de les croiser. Plus tard, on la branche directement sur les logiciels de l’entreprise. À cette étape, il faut un cadre, et le service informatique doit être dans la boucle.
L’enquête de DEFIS Emploi auprès des TPE du pays de Brest, présentée par Fanny, montre pourquoi ce cadre manque. Les dirigeants ont entendu parler de l’IA, les salariés s’en servent chacun de leur côté, souvent sur des comptes gratuits, et personne n’a fixé de règles.
Pour moi, la formation la plus efficace se passe entre collègues. J’ai vu des collectivités où deux ou trois agents passionnés animent des cafés IA internes, et ces rendez-vous donnent envie aux plus réticents. Une participante salariée d’un grand groupe a décrit le même rendez-vous chez elle, une demi-heure par mois. Fanny a donné un exemple tiré de son équipe : une collègue a partagé sa consigne pour préparer les appels à projets, et les autres l’ont reprise sur leurs dossiers.
Fanny a ajouté une mise en garde. Si l’IA prend toutes les tâches simples, il ne reste que des tâches difficiles, et personne ne tient huit heures par jour à ce rythme.
À essayer chez vous
Je n’ai finalement pas eu le temps de faire la démonstration que j’avais prévue. L’idée était simple : utiliser un assistant IA comme partenaire d’entraînement, en lui demandant de jouer le rôle d’un client difficile. Copiez cette consigne dans ChatGPT, Le Chat, Claude ou Copilot :
Joue le gérant d'une boulangerie qui trouve mon devis de rénovation trop cher. Pose tes objections une par une et attends ma réponse. À la fin, dis-moi ce qui a marché et ce que je dois améliorer.
Remplacez la boulangerie et le devis par un client et une offre de votre métier. L’exercice sert à s’entraîner à argumenter et à tester plusieurs réponses avant le vrai rendez-vous.
PDF · 33 slides · 13 Mo Les slides de la matinée Les chiffres présentés pendant la session, avec leurs sources. Télécharger →La matinée et la suite
Ce Kafé IA s’est tenu le jeudi 24 septembre 2026, de 8h30 à 10h, à la pépinière d’entreprises Mezheven, à Brest.
Merci à Fanny et à DEFIS Emploi pour la co-animation et la mise à disposition de la salle, au club Les Entreprises s’engagent Finistère pour le relais, et à la pépinière Mezheven pour son accueil.
Le prochain Kafé IA aura lieu le jeudi 29 octobre à Landivisiau, à La Sphère, de 12h15 à 13h45.
Cette fois, nous parlerons d’un sujet très concret : comment choisir ses outils IA ?
Le programme et les inscriptions sont disponibles sur la fiche de la session.